Environnement

Découvert à la banque de la nature

par David McGuinty
Globe & Mail - Photo: Stephanie Troeth

Pendant qu'il était président et PDG de la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie (TRNEE), David a écrit cette déclaration audacieuse qui indique les priorités qui permettront au Canada de passer au palier suivant.

 

The Globe and Mail / Comment / Wednesday, September 4, 2002 / A13

LA NOUVELLE ÉCONOMIE

Les sommets de la Terre ne suffiront pas à garantir un développement durable.
Nous devons entreprendre une véritable comptabilisation de l’utilisation du capital naturel.

Les deux annonces faites au Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg ont valu des félicitations au premier ministre. La promesse de soumettre l’accord de Kyoto sur les changements climatiques à un vote de ratification du Parlement canadien et la création de quinze nouveaux parcs nationaux contribueront certes à consolider l’héritage environnemental de M. Chrétien.

Aussi importantes que soient ces décisions, le véritable héritage réside moins dans les mesures elles-mêmes que dans ce qu’elles représentent – rien de moins que le début d’une nouvelle ère où nous valorisons la nature et l’appellerons par son nom économique véritable : le capital naturel.

Il faut que la nouvelle économie reconnaisse l’importance du capital naturel et lui attribue une valeur monétaire. L’instauration d’une nouvelle économie passe par la reconnaissance du fait que le capital naturel mondial est une source de produits et de services et, en ce sens, possède une valeur nette.

Les services issus du capital naturel rendent la vie possible sur le plan biologique. Ils comprennent la purification de l’air et de l’eau, la productivité des sols, la faune, la régulation climatique, la lutte contre les inondations et la pollinisation des cultures. Pourtant, d’un point de vue économique, nous les tenons pour acquis et ne leur attribuons habituellement pas de valeur monétaire.

Les « produits » du capital naturel enrichissent notre économie et ne se limitent pas aux ressources naturelles comme les minerais et le pétrole. Depuis des millénaires, nos armoires à pharmacie regorgent de remèdes concoctés à partir d’ingrédients trouvés dans la nature : la pénicilline est produite par une moisissure et la codéine provient du pavot. De même, nos innovations technologiques s’inspirent de la nature : des ingénieurs ont réussi à mettre au point une substance plus résistante que l’acier en étudiant les toiles d’araignées. Le chardon a servi de modèle au Velcro.

Une grande partie de notre activité économique est financée par la banque d’ADN de la nature, où est déposé le capital accumulé de 500 millions d’années d’évolution. Pourtant, nous ne tenons pas compte de la valeur de la nature dans nos décisions. Comme le dit le vieil adage, en affaires, on ne peut pas gérer ce qu’on ne mesure pas.

Pour réaliser de véritables progrès, nous devons apprendre à compter. Nous n’avons pas appris à comptabiliser le coût du pavage des ruisseaux, de l’utilisation des carburants fossiles ou de l’aspiration des fonds océaniques

Pour réaliser de véritables progrès, nous devons apprendre à compter.

Nous n’avons pas appris à comptabiliser le coût du pavage des ruisseaux, de l’utilisation des carburants fossiles ou de l’aspiration des fonds océaniques. De la même façon, nous n’avons pas appris à comptabiliser la valeur des possibilités que recèle notre patrimoine naturel.

L’attribution d’une valeur monétaire à une partie du capital naturel est une condition préalable essentielle pour pouvoir mesurer avec exactitude l’activité économique. C’est également une condition préalable pour prendre des décisions éclairées qui tiennent compte des limites mesurées de la capacité portante de la Terre.

Nous risquons d’épuiser notre capital naturel sans même nous en apercevoir. À l’heure actuelle, nous ne tenons pas compte du coût et des avantages réels et entiers de nos décisions économiques, soit parce qu’aucune valeur monétaire ne leur a encore été attribuée, soit parce qu’ils sont assumés par des intervenants de l’extérieur. Le fait que les coûts soient acquittés par d’autres amène à prendre de mauvaises décisions qui aboutissent à des déficiences du marché.

L’utilisation du charbon pour produire de l’électricité est un exemple de déficience du marché découlant du fait que certains coûts sont acquittés par d’autres. Cette activité économique contamine l’air – un élément du capital naturel – parce qu’elle génère des polluants atmosphériques qui nuisent à la santé humaine. L’Association médicale de l’Ontario estime que les coûts pour le système de santé provincial associés à ces polluants sont de l’ordre de 500 millions de dollars par année. Les journées de travail perdues pour cause de maladie ajoutent encore 500 millions de dollars à la facture des employeurs de la province.

Par contre, l’incidence sur la valeur de l’air en tant que telle n’est pas évaluée en termes monétaires. La centrale thermique ne paie pas pour la pollution de l’air ou pour les jours de congé de maladie et les coûts engagés par la suite par le système de soins de santé; ces coûts sont acquittés par d’autres. Par conséquent, tout en agissant de façon absolument rationnelle dans un système économique imparfait, le pollueur achète le combustible « le moins cher » sans tenir compte des effets sur la santé qui influent sur le budget d’autres intervenants.

Nous devons apprendre à tenir compte des coûts et des avantages du capital naturel pour en arriver à modifier ces décisions économiques rationnelles sur le plan personnel (mais irrationnelles sur le plan social) et adopter un comportement économique plus durable.

Comment pouvons-nous aller de l’avant?

Nous devons d’abord reconnaître la valeur de notre capital naturel et, au besoin, lui attribuer une valeur monétaire. Si le Protocole de Kyoto est ratifié par un nombre suffisant de pays pour assurer son entrée en vigueur, son effet le plus important pourrait bien être la monétarisation du carbone sur le marché international des droits d’émission, qui verra le jour dès l’adoption du Protocole. Lorsque les forces du marché auront attribué une valeur monétaire à la réduction des émissions de gaz carbonique, notre système économique sera en mesure de résoudre un problème environnemental dans le cours normal des choses.

La monétarisation et l’échange des crédits de réduction des gaz à effet de serre nous offrent également une occasion d’améliorer l’efficacité économique. Les émetteurs qui sont en mesure de réduire leurs émissions à un coût moindre trouveront rentable de les réduire encore davantage et de vendre leurs crédits excédentaires à ceux dont les coûts de réduction des émissions sont plus élevés. La société aura ainsi la possibilité de réaliser les objectifs globaux de réduction à un coût moindre. En fait, la création d’un programme d’échange des droits d’émission pourrait réduire de plus de la moitié le coût de mise en œuvre du Protocole de Kyoto au Canada, selon les conclusions d’une étude menée pour la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie (TRNEE).

Nous devons ensuite trouver des moyens pour mesurer le capital naturel et suivre son évolution de façon à obtenir un jour, de manière honnête et intelligente, un portrait fidèle de la santé et de la richesse de notre pays. Pour cette raison, la TRNEE a entrepris de mettre au point un ensemble d’indicateurs et de comptes nationaux du capital naturel.

La ratification du Protocole de Kyoto par le Parlement donnera lieu à un vaste débat national sur les coûts et les avantages réels de s’attaquer – ou non – aux changements climatiques.

Le débat qui s’ouvrira bientôt sur le Protocole de Kyoto arrive à point, notamment parce qu’il nous permettra de voir si le Canada est prêt à adopter de nouveaux principes économiques pour accorder une valeur au capital naturel et ainsi permettre l’intégration de l’environnement et de l’économie.

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